De rien

De Nicolas Mourgèrefiction – 13 min 252019CC BY-ND

Synopsis

Xavier, 30 ans, est vendeur à domicile. Ses journées se passent à merveille, à ceci près qu’il vend… du vide.

Fiche technique

  • Un film de Nicolas Mourgère
  • Production : autoproduction
  • Scénario : Nicolas Mourgère
  • Image :Louis Sers
  • Son : Benoît Griesbach
  • Musique : Artlist
  • Avec : Edouard Golbery, Isabelle Anciaux, Sophie Froissard, Brigitte Masure, Philippe Richardin, Pierre Palenciano, Rosa Cadima
  • Genre : comédie, mockumentaire
  • Durée : 13 min 25
  • Date de sortie : 2019

Licence

Creative Commons Attribution – Pas d’Œuvre dérivée (CC BY-ND)

Thèmes

commerce, parodie, portrait, reportage

Technique

prise de vues réelles


Notre avis

De rien est un film absurde et fin, qui analyse notre époque avec habileté. Dans la forme, il reprend les codes du reportage. Tout y est : la voix off enjouée, le protagoniste énergique et passionné, le montage dynamique, les transitions entre les plans un peu kitsch, les interviews debout face caméra, les stéréotypes. Parce qu’il joue avec des codes qui nous sont familiers, Nicolas Mourgère le réalisateur nous emmène avec lui dans cette dénonciation du consumérisme qui n’a aucun sens. Rien n’a de sens dans ce film. Et pourtant on comprend tout, y compris les réactions des unes et des autres.

affiche du film

Autour du film

Le point de départ

Nicolas Mourgère nous parle de son film. « De Rien part d’un souvenir de collège. Un camarade de ma classe avait un manteau de grande marque que je voulais avoir, je l’enviais pour ça. Plus tard, je me suis retrouvé devant une vitrine de magasin qui présentait un article très similaire, autant dire le même, mais qui était d’une marque peu prestigieuse. Tout d’un coup, je me suis surpris à le trouver plus moche, inélégant, je n’avais pas envie de l’acheter. J’ai alors compris ceci : il y a quelque chose d’invisible qui entre en jeux dans les produits commerciaux, entre l’objet et le regard, entre la réputation d’une marque et le désir. Quelque chose d’artificiel, que je vois aujourd’hui avec plus de méfiance, que je vois comme vain, voire toxique.

C’est ce quelque chose d’invisible que j’aimerais mettre en scène. À travers des personnages manipulant du vide, du vent. Plus la superficialité apparait à l’image, plus ils la nient avec aplomb, jusqu’à se laisser eux-mêmes absorber par le néant.

Une histoire au dénouement noir m’a donc paru très vite évidente. Dans l’univers de De Rien, le « vide » est donc comme une gamme de produits. Un monde où des clients ne remettent pas en cause la valeur de ce vide, et nient l’absurdité de sa commercialisation. Se scandaliser de cette commercialisation, ce serait faire vaciller toute une logique de société, dans laquelle ils se sentent paradoxalement en sécurité. Une cliente, la plus distante et observatrice à la base, se dirige finalement à pieds joints vers une sorte de mort, sans la reconnaitre, tant cette sensation de sécurité, entretenu par le groupe et les phénomènes de mode ont pris de l’ampleur dans son sens des réalités.

Nous suivons donc Xavier, armée d’une sympathie irréprochable et d’un dynamisme adapté à son monde, s’en allant vendre son poison mortel. »

Un faux reportage

« L’équipe de reportage arrive chez les clients alors que l’intérêt pour la gamme de vide est tacite. Les clients ne sont donc pas interviewés pour justifier leur achat de vides, mais juste pour apporter leurs points de vue sur la question éditoriale des reporters : Pourquoi la vente à domicile regagne en popularité ? Et la mise en scène se cale sur cette question éditoriale intradiégétique volontairement hors de propos et banale. Celle-ci permet de nier la vraie question (Pourquoi ces clients ne se scandalisent pas face à cette vente de vide ?). La marque qui vend cette « gamme de produits » n’a pas non plus besoin d’être subtile et de cacher la réalité des choses, elle n’hésite donc pas à utiliser les mots « vide », « néant », « vent », « rien » pour nommer ses produits.

La forme du documenteur, ou plus précisément du faux reportage, me permet d’apporter de la vraisemblance à une situation irréaliste, de dire « c’est comme ça, cette gamme de produits existe au même titre que les parfums ou les produits ménagers », de l’imposer comme une réalité de manière très directe. La caméra épaule est utilisée tout au long du récit, pour rappeler le style reportage (et non celui du documentaire, qui a tendance à utiliser davantage le plan fixe, calme, ou du moins, pour l’inconscient collectif). Elle capte ce qu’elle peut avec un semblant d’hasard.

Le commentaire en voix off accentue la vraisemblance en sous-entendant d’emblée : ce métier n’est pas juste dans la tête de Xavier, mais bien réel pour tous, même pour celui qui a un regard omniscient et qui devrait normalement avoir du recul. Ce commentaire est prononcé avec un style de reportage télévisé « bas de gamme », qui n’est pas si objectif : il appuie le ton quand il s’agit de donner des sommes d’argent élevées, ou se montre plus amical quand il parle de Xavier. L’éventuelle poésie qui pourrait se dégager de la manipulation d’objets invisibles par les personnages est compensée par le ton réaliste, un peu « cradé », qu’amène le dispositif reportage, les décors ordinaires, et le langage « de vente ».

Le personnage du journaliste (off), lui, n’est jamais visible à l’image, reste toujours derrière, il relance parfois les interviewés, cherche à mettre Xavier en valeur. Son travail est de transmettre platement cette réalité, il reste passif malgré l’absurdité flagrante qui est face à lui. »

Source : Note d’intention de De rien de Nicolas Mourgère

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